et je danse

Un petit coup de blues ? ... un peu de vague à l'ame ? ...  jetez vous sur "Et je danse aussi" de Anne-Laure BONDOUX & Jean-Claude MOURLEVAT. Ce Roman est un vrai remède à la morosité ambiante. On y suit la correspondance par mail entre la grande et corpulante brune, Adeline Parmelan et l'écrivain sexagénaire, lauréat d'un prix Goncourt en panne d'inspiration, Pierre-Marie Sotto.

Extrait :

"De : Adeline

À  : Pierre-Marie

Le 27 février 2013

Cher Pierre-Marie,

On peut dire que vous avez l’art de souffler le chaud et le froid ! D’ailleurs, je me suis réveillée ce matin avec un gros rhume, il n’y a pas de hasard. Cela dit, je ne veux pas vous faire porter le chapeau : ce coin de campagne où je me trouve « cloîtrée » (je vois que la pesanteur de mon adresse ne vous a pas échappé, et je regrette de ne pas avoir eu votre clairvoyance avant de m’installer ici il y a neuf ans) est particulièrement humide. Connaissez-vous la Sarthe ? J’ai noté que vous n’en faites jamais mention dans vos romans, mais j’ai noté aussi que vous ne décrivez pas non plus l’endroit où vous habitez, comme si votre imaginaire avait besoin de se délocaliser pour pouvoir s’épanouir. Je vous envie cette liberté totale qui vous permet d’échapper à votre réalité quotidienne.

Ainsi donc, vous n’allez pas me renvoyer mon enveloppe tout de suite ? Je ne sais plus quoi vous dire. Enfin, si : pour l’instant, je préférerais qu’elle reste là où vous l’avez mise.

Votre image d’os m’a beaucoup fait rire. Personne ne m’avait jamais comparée à un os. Le portrait que j’ai fait de moi est hélas parfaitement fidèle… Durant toute mon adolescence, j’ai souffert du regard cruel de mes « camarades » de classe.

D’après ce que j’ai lu sur vous, je devine que ça n’a pas été votre cas, mais je compte sur votre capacité d’imagination pour vous représenter ce qu’endure une jeune fille, dans un collège de banlieue, lorsqu’elle ne correspond pas aux canons de beauté en vigueur. Le rejet et les humiliations auraient pu me détruire ; j’ai préféré m’endormir. M’anesthésier. Mais certains événements récents m’ont réveillée de cette longue torpeur, et à présent, je veux vivre pleinement, sans concession.

Alors oui : je chante ! (le répertoire de notre chef de chœur va du gospel aux chants liturgiques orthodoxes, en passant par la chanson populaire, c’est quelqu’un de bien). Et, figurez-vous que je danse aussi ! Et je me contrefiche d’avoir l’air d’un ours ou d’un hippopotame. Vous devriez essayer. Même si on ne rattrape jamais le temps perdu, on peut décider de ne plus en perdre : c’est la raison pour laquelle je prépare également mon déménagement. Mes cartons ne sont pas encore faits, mais j’ai entamé le tri au sens propre comme au figuré, et l’enveloppe que je vous ai envoyée n’est pas étrangère à cet écrémage.

Si vous avez une autre insomnie, faites-le-moi savoir : je fabrique des tisanes formidables pour soigner à peu près tout.

Votre « os ».

Adeline Parmelan

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De : Adeline

À  : Pierre-Marie

Le 27 février 2013

C’est encore moi. Le temps d’une course rapide dans le bourg voisin (le bien nommé « Mouron » – je ne vous mens pas), j’ai éprouvé quelques scrupules par rapport à mon courrier. « Trop long ! Et surtout trop personnel ! » me suis-je dit. Alors, juste pour vous rassurer : j’ai des amis, hommes et femmes, dans la vraie vie. Voilà, c’est tout.

Bonne journée à vous et pensez aux tisanes !

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De : Pierre-Marie

À  : Adeline

Le 27 février 2013

Chère Adeline,

Rempochez (ça se dit ?) vos scrupules. Vous ne me dérangez pas. Votre courrier n’était pas trop long. Si encore j’étais plongé dans l’écriture de mon meilleur roman, alors oui je pourrais m’agacer. Cela m’est souvent arrivé, et je rêve que cela recommence : être tellement dans son travail qu’on considère tout le reste comme une insupportable perte de temps ! Quand l’écriture galope ainsi, je vous jure que c’est une incomparable jubilation. Mais hélas, j’en suis loin en ce moment. Je ne suis plongé dans aucun projet littéraire. C’est la pétole (absence de vent dans l’argot de la navigation). Et cette liberté totale que vous m’enviez, j’y renoncerais volontiers, je la déteste. Je préférerais de loin être ensorcelé par moi-même, pris dans une histoire haletante que je serais en train d’inventer. Mais non, rien, le silence. Pas un souffle d’air. Bon, j’arrête là. Je ne veux pas vous ennuyer avec mes soucis. Je préfère vous dire (allez, j’ose !) que je suis content lorsque je vois apparaître votre nom dans mon courrier électronique.

Non, je ne connais pas la Sarthe. Il faudrait ? Et non, en effet, je ne situe jamais mes romans dans la région que j’habite. C’est joli pourtant, la Drôme. Mais en faire le décor de mes fictions, sûrement pas ! J’ignore pourquoi. En fait, je ne sais pas répondre à ces questions-là. Les questions qui commencent par pourquoi me crispent. D’une manière générale, les gens me pensent beaucoup plus intelligent que je ne le suis. J’ai toujours envie de leur répondre : je suis arrivé à écrire quelques romans lisibles, soit, mais s’il vous plaît ne me demandez pas comment j’ai fait ! Si écrire était facile à expliquer, ce serait aussi facile à faire, alors que c’est difficile. Bon Dieu que c’est difficile.

Je compatis avec cette ado différente que vous étiez. J’imagine sans peine votre souffrance et vos larmes de désespoir. Les ados peuvent se comporter en épouvantables petits fascistes quand ils s’y mettent. Moi je n’étais pas gros. J’étais exagérément, épouvantablement, désespérément, définitivement… timide. Avec les filles en particulier. Je n’avais pas peur qu’elles me disent non (j’étais loin d’être moche), j’avais la terreur qu’elles me disent oui. Alors je faisais celui que ça n’intéressait pas. Parfois j’imagine, alignées côte à côte devant moi, toutes les jolies filles que j’aurais pu avoir et que je n’ai pas eues, que j’aurais pu serrer dans mes bras, embrasser sur la bouche, caresser et mettre dans mon lit : des brunes, des blondes, des rondes et des minces, des à la peau blanche et des à la peau dorée. Au lieu de quoi je crevais de solitude. Ça m’en donne le vertige quand j’y pense. Voilà. Chacun sa misère, n’est-ce pas ?

Je ne doute pas que vous avez les amis que vous méritez. Moi j’en ai peu. Les meilleurs sont loin ou morts. Désolé de finir sur ces mots.

Je vous laisse. Je file au cinéma. Je vous raconterai.

Je ne vous ai pas interrogée sur ces événements récents qui. Une autre fois. Nous avons le temps, n’est-ce pas ? En attendant, oui, dansez, chantez, embrassez qui vous voulez.

Pierre-Marie"

 

Bonne lecture à tous !